12/02/2018

Pour ou contre le revenu universel ? Mais d’abord, quel revenu universel ?

Alors que huit départements souhaitent prochainement expérimenter le revenu de base, nous sommes partis à la rencontre de ceux qui nourrissent ce débat au quotidien.

Un débat sans fin ? Huit présidents de départements ont récemment annoncé, dans une tribune publiée dans le Journal du Dimanche, vouloir tester un revenu de base dans leurs territoires. Une annonce qui a relancé le débat clivant autour de l’instauration du revenu universel en France. Ce projet est néanmoins toujours en phase d’élaboration et les premières pistes ne devraient être dévoilées qu’à partir du mois de juin 2018. « Nous commençons à avoir quelques idées mais il faut que nous allions plus loin dans le travail fait avec les experts pour proposer quelque chose de concret », nous explique ainsi Denise Greslard-Nédélec, la vice-présidente du conseil départemental de Gironde, l’un des territoires à l’origine de cette proposition.

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Celui qui a véritablement popularisé le concept du revenu universel en France, c’est Benoît Hamon. Lors de la dernière élection présidentielle, il s’agissait même de l’une de ses mesures phases. Malgré son échec cinglant au premier tour de l’élection, l’ancien ténor du parti socialiste n’en démord pas. A travers son nouveau mouvement Générations.s, il compte bien remettre le revenu universel au goût du jour. « Notre ligne est claire : le revenu universel est le nouveau pilier de la protection sociale et il nous permet de faire front aux mutations du travail », indique Aurore Lalucq, économiste et porte-parole de Générations.s.

Benoît Hamon, fondateur de Génération.s CC/Wikimédia Commons ©Marion Germa

Un revenu universel aux idéologies multiples

Son mouvement n’a toutefois pas le monopole du sujet. Du côté des libéraux, le think-tank GenerationLibre milite également pour l’instauration d’un revenu universel. Les deux mouvements sont quasi-homonymes. Pour autant, leur vision du revenu universel est radicalement différente. « Si des mutations du travail sont indéniablement à l’œuvre, nous croyons en la destruction créatrice. On ne se situe pas dans une vision des choses où le travail aurait complétement disparu, assure Delphine Granier, la directrice adjointe du think-tank. Pour nous, le revenu universel est un outil au service de l’émancipation des individus, et ce quel que soit leur niveau de vie. Du coup, cela permet de sortir des débats autour de : ‘est-ce que cela remplace le travail ou pas ?’, qui est la ligne d’achoppement entre la gauche et la droite. »

Une différence de point de vue qui n’est pas si anodine puisque l’un des leitmotivs des partisans de Benoît Hamon lors de la campagne électorale était effectivement la fin programmée du travail. « Le processus de destruction créatrice est en quelque sorte un mythe. Certaines mutations technologiques détruisent des emplois et peuvent en créer d’autres par ailleurs, mais les créations ne compensent pas toujours les destructions. Par ailleurs, la hausse de la productivité dans le domaine de la robotisation et de l’automatisation n’est pas très significative », précise Aurore Lalucq.

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Malgré leurs points de vue divergents, le mouvement politique et le think-tank partagent une conviction commune : le revenu universel est une des solutions à mettre en œuvre pour éradiquer la pauvreté. « Notre société a couvert le risque maladie, le risque retraite, … Avec le revenu universel, un des objectifs poursuivis consiste à approfondir la protection sociale via la sécurisation des revenus, détaille Aurore Lalucq. Le problème avec les aides, c’est qu’énormément de personnes ne les réclament pas car elles d’une part honte de les demander ou encore parce leur octroi est bien trop complexe. L’idée serait donc d’avoir accès au revenu universel comme nous avons accès à la couverture maladie en France : tout le monde en bénéficie de la même manière, qu’on soit riche ou pauvre. »

Même son de cloche pour Delphine Granier : « On s’inscrit un peu dans la philosophie de Milton Friedman qui consiste à dire que si on considère que dans un pays, il faut prendre en charge les plus fragiles, les plus précaires, le revenu universel serait alors le moyen le plus efficace pour le faire. Le plus efficace car comme ça personne ne passe entre les mailles du filet et tout le monde reçoit quelque chose en tant qu’individu et membre de la société, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui avec un taux du non-recours aux droits très importants, et beaucoup de gens qui, par exemple, ne demandent pas le RSA à cause de formulaires trop complexes ou parce qu’ils sont en marge de la société. »

Milton Friedman, économiste libéral en faveur du revenu universel CC/Wikimédia Commons

Si proche, si loin

Si Générations.s et GenerationLibre partagent donc certains objectifs, l’art et la manière diffèrent largement. Pour GenerationLibre, il faudrait supprimer les aides sociales non-contributives (sauf les aides qui répondent à un besoin précis type aides au logement ou à l’handicap) et l’impôt sur le revenu pour établir un impôt négatif. Le montant ? 500 € pour tous. Et quand on l’interroge sur le déficit que creuserait la suppression de cet impôt dans le budget de l’Etat, la directrice adjointe du think-tank assure que leur proposition est « neutre sur les finances publiques ».

Ce modèle d’impôt négatif ne fait toutefois pas l’unanimité et divise les partisans du revenu universel. Si les plus libéraux s’en accommodent sans problème, ceux qui sont plus proches de la gauche lui reprochent son taux d’imposition unique qui fait que les petits revenus seraient taxés au même niveau que les plus gros. Or, les premiers euros taxés sont toujours plus douloureux à encaisser pour les petits budgets.

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Du côté de Generations.s, on tâte encore le terrain. Il faut dire que le revenu universel fervemment défendu par Benoît Hamon lors de la présidentielle n’avait pas vraiment convaincu. Ils ont donc laissé place à une concertation citoyenne plus large. « Nous sommes en train de créer un mouvement avec de la démocratie en son sein. Pour ce faire, nous faisons remonter diverses informations de nos comités locaux et thématiques. En conséquence, nous travaillons encore à notre façon de voir le revenu universel », développe Aurore Lalucq. Souple sur la forme, ferme sur le fond, en somme.

Le revenu universel, une solution à double tranchant ?

Henri Sterdyniak, lui, est économiste et conseiller scientifique à l’OFCE. Et une chose est sûre : le revenu universel, il n’est pas trop pour. « Le système français tel qu’il existe est ciblé, c’est-à-dire qu’on donne aux gens, compte tenu de leurs ressources, de la composition de leur famille et de différentes caractéristiques comme la capacité ou non de travailler. On taxe également les plus riches en fonction de toutes ces caractéristiques. On a donc un système qui est progressif, familial et obligatoirement compliqué. Résultat, on va aider une femme sans conjoint ni ressources avec deux enfants à charge. En revanche, si elle vit avec le père des enfants qui a un salaire élevé, on ne va rien lui donner parce que c’est au père de payer, explique-t-il. C’est le principe du système français. »

Une vision des choses qui tranche radicalement avec celle défendue par les partisans du revenu universel. Et que celui-ci soit à la façon Generation.s ou bien GenerationLibre, Henri Sterdyniak n’y croit pas et balaie sévèrement leurs arguments. « Benoit Hamon s’est souvent trompé sur le revenu universel. Il en a présenté des versions erronées. On ne peut donc pas le prendre comme une référence sur le sujet, s’agace-t-il. Dans le système français actuel, on tient compte des unités de consommation pour évaluer les besoins des familles. Une personne, c’est 1. Un couple, c’est 1,5. Un couple avec 2 enfants, c’est 2,1, … Le RSA a été calculé de façon à ce qu’il assure le même niveau de vie aux couples, aux célibataires et aux familles. Or, dans le projet de Benoît Hamon, on donnait 1 au célibataire et 2 au couple, ce qui était beaucoup trop, et on ne prenait pas en compte les enfants, ce qui était complétement inéquitable. »

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Le véritable problème, selon lui ? La fiscalité. « Avec le revenu universel, on donnerait la même somme à tout le monde, ce qui est extrêmement coûteux car donner 800 € par mois à chacun, par exemple, coûterait 550 milliards d’euros par an environ. Et une fois que ces 550 milliards auront été donnés à tout le monde, il faudrait les récupérer par la fiscalité. Ce qu’on donnera en simplicité en donnant ces 800 € à tout le monde, on le perdrait car, en contrepartie, il faudrait massivement augmenter la fiscalité. Le gain serait donc illusoire », assure-t-il en se basant sur le revenu universel version Hamon 2017.

Et pour ce qui est de GenerationLibre, le problème serait encore différent d’après l’économiste. « Ils veulent donner un montant de revenu universel relativement faible, 500 €, ce qui est grosso modo le RSA actuel. Si on prend le RSA actuel + les allocations logement, une personne seule actuellement touche à peu près 800 € par mois. Donner 500 € à tout le monde n’est donc pas une révolution par rapport au RSA tel qu’il existe », affirme-t-il en ajoutant que « le revenu universel suppose que l’argent qu’on donne aux ménages, on le récupère par la fiscalité ».

Des propos que conteste la directrice adjointe de GenerationLibre : « le chiffrage qu’on a fait avec notre proposition permet de penser à un système différent. Là est toute la difficulté politique. Mais notre modélisation ne montre aucun impact sur les finances publiques, et donc sur la contribution de la société ». Henri Sterdyniak, pour sa part, préfère croire au système actuel. « La société doit fournir un travail à tous ceux qui peuvent raisonnablement travailler. C’est l’alternative au revenu universel. Chacun a droit à un emploi, estime-t-il. Revaloriser le RSA pour ceux qui ne peuvent pas travailler ; revenir au plein emploi pour les autres, c’est la solution que je préconise. »

Et vous, pour ou contre le revenu universel ? N’hésitez pas à nous donner votre avis dans les commentaires.

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Commentaires

Par David Laval le 29/03/2018

Les transferts sociaux représentent 700 milliards d'euros par an, pensions de retraites et indemnités chômage incluses, soit 33 % du PIB.
Cela représente environ 10 000 € par français dès la naissance, soit 800 € par mois... Il y a sans doute de quoi financer un revenu universel en réallouant une grande partie de cette somme.
On pourrait sans doute faire plus simple que notre système très complexe, qui génère du non-recours, en donnant tout simplement une somme fixe à tout le monde. Mais même dans ce cas, je pense qu'il faudrait quand même garder des allocations spécifiques pour certaines situations (handicap...).

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